L’importance d’un accompagnement pour traverser l’épreuve du deuil
Le deuil, qu’il soit consécutif à une perte d’être cher, d’un statut social ou d’une rupture, constitue une expérience universelle et souvent douloureuse. Face à une telle épreuve, un accompagnement psychologique peut s’avérer essentiel. Il permet de :
- Nommer et exprimer les émotions : L’accompagnement offre un espace sécurisé pour exprimer les émotions complexes liées au deuil, telles que la tristesse, la colère ou le désespoir.
- Comprendre le processus de deuil : Le professionnel de santé mentale peut aider à démystifier le processus de deuil et à normaliser les réactions émotionnelles.
- Développer des stratégies d’adaptation : L’accompagnement permet d’acquérir des outils pour gérer les symptômes de stress, tels que l’anxiété ou les troubles du sommeil, et pour retrouver un équilibre émotionnel.
- Favoriser la résilience : La résilience, c’est-à-dire la capacité à se remettre d’une épreuve, peut être renforcée grâce à un accompagnement adapté.
L’accompagnement du deuil : repères cliniques et thérapeutiques actualisés
Le deuil est une réponse psychophysiologique universelle à la perte — qu’il s’agisse de la mort d’un proche, d’une rupture, d’une perte de santé ou d’un changement de statut social significatif. Sa forme dite intégrée évolue naturellement vers une adaptation : la plupart des endeuillés, contrairement à une idée tenace, ne développent ni dépression ni trouble durable (Bonanno, 2004). Une minorité — environ 7 à 10 % des endeuillés tout-venant, davantage après perte violente ou soudaine — s’enlise dans un deuil pathologique aujourd’hui identifié comme Trouble de Deuil Prolongé.
Les états émotionnels ne se succèdent pas selon un ordre prévisible, et l’acceptation prédomine dès les premiers mois chez la majorité des endeuillés.
Plusieurs modèles plus pertinents pour la pratique clinique ont pris le relais :
- Modèle du Double Processus (Stroebe & Schut, 1999 ; réactualisé 2010) : l’endeuillé oscille entre un pôle orienté vers la perte (confrontation au chagrin, rumination, souvenirs) et un pôle orienté vers la restauration (nouvelles tâches, nouveaux rôles, réorganisation identitaire). L’oscillation, et non la linéarité, est le mécanisme adaptatif.
- Tâches du deuil (Worden, 2018) : accepter la réalité de la perte, traverser la douleur, s’adapter à un monde sans le défunt, et établir un lien continu tout en réinvestissant la vie.
- Reconstruction du sens (Neimeyer, 2001) : le travail central consiste à reconstruire une narration cohérente de soi après une perte qui a rompu les trames biographiques.
- Trajectoires de résilience (Bonanno, 2004) : 40 à 60 % des endeuillés suivent une trajectoire résiliente sans intervention spécialisée ; identifier qui en a besoin est une compétence clinique essentielle.
EMDR dans le deuil : indications et données actuelles
L’EMDR, au-delà de son indication princeps dans le stress post traumatique, présente un intérêt clinique documenté dans les deuils traumatiques — perte par suicide, accident violent, mort subite, circonstances avec sentiment d’horreur ou d’impuissance — où des souvenirs intrusifs empêchent le processus de deuil de s’amorcer.
Le modèle sous-jacent est celui du Traitement Adaptatif de l’Information (AIP) : les mémoires dysfonctionnellement stockées sont retraitées via la stimulation bilatérale, permettant l’intégration adaptative et, cliniquement, l’émergence spontanée de souvenirs positifs associés au défunt (Solomon & Rando, 2012 ; Solomon & Hensley, 2021).
Les mécanismes neurobiologiques proposés, revus systématiquement par Landin-Romero et al. (2018), incluent le taxagede la mémoire de travail, la modulation de l’activité thalamo-corticale, et des processus de reconsolidation mnésique analogues à ceux du sommeil lent. Les études cliniques dans le PGD restent préliminaires : Sprang (2001) et Cotter et al. (2017) ont montré une réduction plus rapide des symptômes qu’avec le guided mourning, tandis que Lenferink et al. (2020, post-crash MH17) n’a pas montré de supériorité sur une condition de contrôle active. La synthèse récente de Domingues (2024, Frontiers in Psychiatry) positionne l’EMDR comme option pertinente dans les deuils compliqués à composante traumatique, en combinaison avec des cadres spécifiques du deuil (Modèle du Double Processus, tâches de Worden).
Situation clinique |
Approche privilégiée |
|---|---|
| Deuil aigu sans facteur de complication | Soutien, psychoéducation, éventuellement vigilance |
| Deuil prolongé (PGD) | Complicated Grief Treatment ou TCC spécifique |
| Deuil traumatique (mort violente, soudaine) | EMDR, éventuellement combinée à une TCC |
| Comorbidité dépressive majeure | Traitement antidépresseur + psychothérapie |
| Dysrégulation émotionnelle en phase aiguë | Techniques de régulation (hypnose, cohérence cardiaque, pleine conscience) comme adjuvants |
L’accompagnement du deuil suppose un diagnostic clinique rigoureux — le plus souvent, il consiste à ne pas pathologiser une réaction adaptative, et à identifier les 10 à 15 % de patients pour qui une intervention structurée transformera durablement la trajectoire.
Cibles cliniques fréquentes — exemples opérationnels
| Scénario | Cible EMDR prioritaire | Cognition Négative typique / CN positive |
|---|---|---|
| Décès par suicide | Moment de la découverte ; dernière interaction | « J’aurais dû voir » « Je ne pouvais savoir ce qui n’a pas été dit » |
| Mort soudaine (accident, crise cardiaque) | L’annonce téléphonique ; le corps | « Tout peut m’être arraché » « J’ai survécu et je peux vivre » |
| Décès après maladie longue | Moment de l’agonie ; mot non dit | « Je n’ai pas été à la hauteur » « J’ai aimé du mieux que je pouvais » |
| Perte d’enfant | Dernière image ; absence corporelle | « Je n’ai pas su le/la protéger » « Je reste son parent, pour toujours » |
| Deuil par suicide d’un proche thérapeute/médical | Sentiment d’échec professionnel intriqué | « J’aurais dû faire plus » « Je porte le patient, pas sa décision » |
| Ambivalence non résolue (lien conflictuel) | Dernière dispute ; regrets | « Je n’ai pas su aimer » « Notre lien était complexe et réel » |
Le Trouble de Deuil Prolongé (DSM-5-TR, CIM-11)
Le diagnostic suppose, à plus de 12 mois de la perte (DSM-5-TR) ou 6 mois (CIM-11), une symptomatologie persistante et invalidante incluant : yearning intense et préoccupation persistante pour le défunt, douleur émotionnelle marquée, sentiment d’irréalité, évitement des rappels, rupture identitaire, incapacité à réinvestir activités et relations.
Les facteurs de risque documentés incluent la perte violente, soudaine ou d’un enfant, un attachement insécurisé préexistant, et l’absence de soutien social. Ce cadre diagnostique oriente désormais les protocoles thérapeutiques.
Tous les endeuillés ne nécessitent pas une prise en charge spécialisée ; la proposer systématiquement peut même entraver les processus naturels de restauration (Stroebe et al., 2005). L’indication se pose en cas de symptomatologie persistante, d’altération fonctionnelle, de comorbidité dépressive ou anxieuse, ou de trajectoire compatible avec un PGD.
Approches à soutien empirique établi
- Complicated Grief Treatment (Shear et al., 2005 ; 2014) : protocole manuel en 16 séances combinant psychoéducation, récit de l’événement, confrontation graduée aux rappels, restructuration d’objectifs personnels et dialogue imaginé avec le défunt. Données RCT robustes, supériorité sur la psychothérapie interpersonnelle standard.
- Thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le deuil (Boelen et al., 2007 ; Bryant et al., 2014) : restructuration des cognitions catastrophiques, exposition aux situations évitées, travail sur les ruminations. Méta-analyse récente confirmant l’efficacité (Komischke-Konnerup et al., 2024).
- Thérapies narratives et de reconstruction du sens (Neimeyer) : particulièrement indiquées lorsque la perte a rompu le système de sens du patient.
Références
- American Psychiatric Association. (2022). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5th ed., text rev.; DSM-5-TR). Washington, DC: APA.
- Boelen, P. A., de Keijser, J., van den Hout, M. A., & van den Bout, J. (2007). Treatment of complicated grief: A comparison between cognitive-behavioral therapy and supportive counseling. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 75(2), 277–284.
- Bonanno, G. A. (2004). Loss, trauma, and human resilience. American Psychologist, 59(1), 20–28.
- Bryant, R. A., Kenny, L., Joscelyne, A., et al. (2014). Treating prolonged grief disorder: A randomized clinical trial. JAMA Psychiatry, 71(12), 1332–1339.
- Domingues, S. K. (2024). Eye Movement Desensitisation and Reprocessing (EMDR) therapy for prolonged grief: Theory, research, and practice. Frontiers in Psychiatry, 15, 1357390.
- Komischke-Konnerup, K. B., Zachariae, R., Boelen, P. A., et al. (2024). Grief-focused cognitive behavioral therapies for prolonged grief symptoms: A systematic review and meta-analysis. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 92(4), 236–248.
- Landin-Romero, R., Moreno-Alcazar, A., Pagani, M., & Amann, B. L. (2018). How does Eye Movement Desensitization and Reprocessing therapy work? A systematic review on suggested mechanisms of action. Frontiers in Psychology, 9, 1395.
- Lenferink, L. I. M., de Keijser, J., Smid, G. E., & Boelen, P. A. (2020). Cognitive therapy and EMDR for reducing psychopathology in bereaved people after the MH17 plane crash: Findings from a randomized controlled trial. Traumatology, 26(4), 427–437.
- Maciejewski, P. K., Zhang, B., Block, S. D., & Prigerson, H. G. (2007). An empirical examination of the stage theory of grief. JAMA, 297(7), 716–723.
- Neimeyer, R. A. (Ed.). (2001). Meaning reconstruction and the experience of loss. Washington, DC: American Psychological Association.
- Shapiro, F. (2018). Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR) therapy: Basic principles, protocols, and procedures (3rd ed.). New York: Guilford Press.
- Shear, K., Frank, E., Houck, P. R., & Reynolds, C. F. (2005). Treatment of complicated grief: A randomized controlled trial. JAMA, 293(21), 2601–2608.
- Solomon, R. M., & Rando, T. A. (2012). Treatment of grief and mourning through EMDR: Conceptual considerations and clinical guidelines. Revue Européenne de Psychologie Appliquée, 62(4), 231–239.
- Sprang, G. (2001). The use of eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) in the treatment of traumatic stress and complicated mourning: Psychological and behavioral outcomes. Research on Social Work Practice, 11(3), 300–320.
- Stroebe, M., & Schut, H. (1999). The Dual Process Model of coping with bereavement: Rationale and description. Death Studies, 23(3), 197–224.
- Stroebe, M., & Schut, H. (2010). The Dual Process Model of coping with bereavement: A decade on. Omega, 61(4), 273–289.
- World Health Organization. (2022). International Classification of Diseases (11th rev.; ICD-11).
- Worden, J. W. (2018). Grief counseling and grief therapy: A handbook for the mental health practitioner (5th ed.). New York: Springer.
