La thérapie systémique constitue l’une des grandes évolutions contemporaines dans le champ de la psychothérapie et de la santé mentale. Apparue dans les années 1950-1960 dans le contexte des travaux du Mental Research Institute (MRI) à Palo Alto, elle s’est construite en opposition aux modèles psychiatriques classiques centrés sur l’individu.
Elle repose sur l’idée que les troubles psychologiques doivent être compris non seulement à travers la personne elle-même, mais surtout dans les relations et les contextes dans lesquels elle évolue, qu’ils soient familiaux, conjugaux, sociaux ou institutionnels (Vannotti, Onnis & Gennart, 2002 ; Blanchette, 1999).
Fondements épistémologiques et théoriques
À la base de la thérapie systémique se trouvent des concepts issus de la cybernétique, de la théorie des systèmes et de la communication (Bateson, 1999). Elle propose une vision circulaire de la causalité : les problèmes ne sont pas perçus comme des conséquences linéaires de causes isolées, mais comme des manifestations d’interactions répétitives au sein d’un système.
Parmi ses principes fondamentaux, on retrouve :
L’interdépendance : chaque individu est interconnecté aux autres membres de son système. Un changement chez un individu affecte le reste du système et vice versa (Landry Balas, 2008).
La circularité : les thérapeutes systémiciens cherchent à comprendre les boucles d’interactions qui renforcent certains comportements ou problèmes (Mimeault, 2016).
L’homéostasie : les systèmes tendent à maintenir un équilibre, parfois au prix du mal-être de l’un de ses membres, qui devient alors « symptôme » du déséquilibre général (Blanchette, 1999).
La communication : verbale ou non verbale, elle est centrale dans les dynamiques systémiques. Les schémas de communication sont analysés comme des expressions de tensions ou d’alliances implicites au sein du système (Cook-Darzens, 2005).
Méthodes et stratégies thérapeutiques
Le travail du thérapeute systémicien ne se limite pas à l’exploration psychologique individuelle : il s’intéresse aux liens, aux alliances, aux jeux de pouvoir, aux rôles explicites ou implicites au sein des groupes.
Parmi les méthodes couramment utilisées :
L’évaluation systémique : elle vise à recueillir des informations précises sur la structure du système familial ou groupal, ses règles, ses frontières, ses sous-systèmes, son histoire et ses mythes (Salem, 2012).
L’observation des interactions : que ce soit en direct ou via des récits, les interactions permettent de repérer des boucles relationnelles problématiques ou protectrices (Bateson, 1999).
La reformulation : le thérapeute invite les membres du système à reconsidérer leurs perceptions des événements, à travers une lecture circulaire et non culpabilisante (Satir, 2006).
Les prescriptions de tâches : souvent contre-intuitives, ces tâches visent à perturber les routines du système pour susciter des prises de conscience ou des rééquilibrages (White & Epston, 2022).
La cartographie relationnelle : avec des outils comme le génogramme ou le sociogramme, les thérapeutes visualisent les alliances, les conflits ou les loyautés invisibles (Duriez et al., 2024).
Domaines d’application
La thérapie systémique trouve des applications larges dans divers contextes cliniques et sociaux. Elle est notamment indiquée :
En thérapie familiale, pour traiter des troubles de comportement, des conflits intergénérationnels, des secrets familiaux ou des traumatismes collectifs (Vannotti et al., 2002).
Dans les problématiques de couple, pour analyser les dynamiques relationnelles à l’œuvre derrière des difficultés sexuelles, des infidélités ou des séparations (Satir, 2006 ; Beauzée et al., 2023).
En psychiatrie et en santé mentale, pour des troubles tels que la dépression, les troubles alimentaires, les troubles anxieux ou les troubles de la personnalité, en lien avec des schémas relationnels rigides (Cook-Darzens, 2005 ; Patenère, 2023).
Dans le cadre de l’intervention en milieu scolaire ou professionnel, pour prévenir ou traiter des tensions d’équipe, des problèmes d’autorité ou des phénomènes de harcèlement (Balas, 2012).
Forces et limites de l’approche systémique
Forces
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Approche globale et intégrative : elle tient compte des facteurs sociaux, familiaux et contextuels sans réduire l’individu à son symptôme.
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Vision non pathologisante : les comportements sont compris comme des tentatives de régulation ou de survie dans un système dysfonctionnel.
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Participation active des membres : elle favorise une responsabilisation collective et une co-construction des solutions.
Limites
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Accès difficile à l’ensemble du système : il peut être compliqué d’impliquer tous les membres, notamment en cas de conflits majeurs ou de séparations.
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Temps et coûts : les séances impliquant plusieurs personnes peuvent être plus longues et coûteuses que des thérapies individuelles classiques.
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Contre-indications cliniques : certains troubles graves nécessitent une prise en charge individuelle ou pharmacologique préalable.
Conclusion
La thérapie systémique, en déplaçant le regard du symptôme individuel vers les interactions relationnelles, propose un paradigme puissant pour comprendre et traiter la souffrance psychique dans sa complexité. Elle invite à penser l’humain comme un être en relation constante avec son environnement et à considérer les troubles comme les signes visibles de déséquilibres systémiques.
Bibliographie
Bateson, G. (1999). La systémique et l’intervention : historique de la systémique 1920–1998. Lien PDF
Beauzée, N., Cabié, M. C., Lelevrier-Vasseur, A., & Rybak, C. (2023). De la psychiatrie vers la santé mentale : l’apport de la modélisation systémique. Relations, SHS Cairn. Texte intégral
Blanchette, L. (1999). L’approche systémique en santé mentale. Montréal : Gaëtan Morin Éditeur.
Cook-Darzens, S. (2005). La thérapie familiale : de la multiplicité à l’intégration. Pratiques Psychologiques, Elsevier. Lien PDF
Duriez, N., Cyrulnik, B., Vitry, G., & Ostermann, G. (2024). La thérapie brève systémique stratégique. Paris : Dunod. Source Google Books
Landry Balas, L. (2008). L’approche systémique en santé mentale (éd. revue et augmentée). Paris : Numérique Premium. Accès
Mimeault, V. (2016). Identité professionnelle et intervention systémique en santé mentale jeunesse. Université du Québec à Montréal. Accès au document
Salem, G. (2012). Hypnose et thérapie familiale. PDF
Satir, V. (2006). Thérapie de couple et de la famille. Paris : Numérique Premium. DOI
Vannotti, M., Onnis, L., & Gennart, M. (2002). La thérapie d’orientation systémique. In Traité de psychothérapie comparée. PDF
White, M., & Epston, D. (2022). Approche systémique narrative et réduction des coûts en santé mentale. Fédération Française. PDF
Patenère, E. (2023). Thérapie systémique intégrative et santé mentale : importance du réseau. Cairn. Texte intégral
Balas, L. L. (2012). Approche systémique en santé mentale au Québec. PDF