smartphone et sante mentale

Smartphone et santé mentale de l’adulte : ce que dit l’étude CNRS–PRO BTP

Plus un adulte utilise son smartphone, plus ses scores de fatigue cognitive, de stress, d’anxiété, de dépression et de troubles du sommeil sont élevés : c’est le constat d’une étude menée auprès de 16 022 adultes, publiée le 29 septembre 2026 par l’Observatoire Santé PRO BTP, le CNRS et le laboratoire INCC (CNRS & Université Paris Cité).

Jusqu’ici, le débat sur les écrans portait surtout sur les enfants et les adolescents. Cette étude le déplace vers l’adulte, qui consulte pourtant son téléphone des dizaines de fois par jour, au travail comme au coucher.

En tant que médecin et psychothérapeute, je vous propose trois choses : lire ce que montrent réellement ces chiffres, mesurer ce qu’ils ne montrent pas, et en tirer des repères concrets, appuyés sur les études d’intervention disponibles.

Ce que montre l’étude

Le résultat central est un gradient : chaque palier d’usage supplémentaire s’accompagne de scores plus défavorables, sur toutes les dimensions mesurées.

  • Fatigue cognitive : c’est l’effet le plus marqué. Le score médian double, de 5/28 chez les faibles utilisateurs à 10/28 en usage élevé.
  • Stress perçu : il passe de 2/15 à 6/15 entre usage faible et usage élevé.
  • Dépression et anxiété : les scores progressent d’environ un point à chaque palier d’usage.
  • Usage au coucher : selon Sylvie Chokron (CNRS, INCC), tous les indicateurs se dégradent lorsque le smartphone est utilisé au moment de dormir.

L’âge est le premier déterminant de l’intensité d’usage : 10,9 % des 18-25 ans ont un usage élevé, contre 2,8 % des plus de 65 ans. Le sexe n’a pas d’effet significatif ; les diplômés de niveau bac+2 et plus utilisent légèrement plus leur téléphone.

En usage élevé, les tranches d’âge ne sont pas touchées de la même façon :

Indicateur (score médian, usage élevé) Tranche la plus touchée Comparaison
Dépression (/12) 18-25 ans : 6 3 fois plus que les plus de 65 ans (2)
Stress perçu (/15) 18-25 ans : 7 3 chez les 18-25 ans en usage faible
Fatigue cognitive (/28) 26-35 ans : 13 8 chez les plus de 65 ans
Anxiété (/15) 36-55 ans : 4 2 fois plus que les seniors
Troubles du sommeil (/9) 46-55 ans : 3 2 dans les autres tranches

Deux profils ressortent aussi. Les personnes sans activité professionnelle ont les scores les plus élevés en usage intensif (dépression 6/12, stress 7/15, fatigue cognitive 12/28). Les célibataires suivent (dépression 5/12, fatigue cognitive 12/28). Les retraités ont systématiquement les scores les plus bas.

Lire ces chiffres avec prudence

Cette étude montre une association, pas une cause : les auteurs l’écrivent eux-mêmes dans leur méthodologie. Cinq limites invitent à ne pas surinterpréter les résultats.

  1. La causalité peut être inversée. Une personne anxieuse, déprimée ou insomniaque utilise souvent davantage son téléphone : pour s’apaiser, se distraire ou occuper une nuit sans sommeil. En consultation, ce sens-là est fréquent.

  2. L’usage est déclaré, pas mesuré. Les participants ont répondu à des questionnaires. Or une méta-analyse de 106 tailles d’effet montre que le temps d’écran déclaré n’est que modérément corrélé au temps réellement enregistré par les appareils (Parry et al., 2021).

  3. Les facteurs de confusion ne sont pas décrits. Âge, isolement, activité professionnelle et situation familiale pèsent à la fois sur l’usage et sur la santé mentale. Le communiqué ne précise pas si les résultats sont ajustés sur ces variables. Le « meilleur profil » des retraités, par exemple, peut refléter leur âge autant qu’une résistance aux écrans.

  4. Les mesures restent floues. Les questionnaires de santé ne sont pas nommés et les seuils d’usage « faible » ou « élevé » ne sont pas définis. Impossible donc de savoir si un score de 6/12 correspond à un niveau cliniquement significatif.

  5. La population est particulière. Les 16 022 participants sont des adhérents de PRO BTP, volontaires. Les résultats ne se transposent pas automatiquement à l’ensemble des adultes français.

Ces limites n’annulent pas le signal : un gradient régulier sur cinq indicateurs, dans un échantillon de cette taille, mérite attention. Elles rappellent seulement que la question « le smartphone rend-il malade ? » ne se tranche pas avec ce type d’étude.

Pourquoi le smartphone peut peser sur la santé mentale

Trois mécanismes rendent le lien plausible ; le troisième est celui que je rencontre le plus en consultation.

1. Le sommeil dégradé. Le téléphone retarde l’endormissement : temps pris sur la nuit, activation mentale par les messages et les contenus, exposition lumineuse tardive. Chez 844 adultes belges de 18 à 94 ans, six sur dix emportaient leur téléphone dans la chambre ; son usage au coucher prédisait un score d’insomnie et une fatigue plus élevés (Exelmans et Van den Bulck, 2016). Or un sommeil dégradé aggrave à lui seul l’anxiété, l’humeur et la concentration.

2. L’attention fragmentée. Notifications, vérifications réflexes et passages incessants d’une tâche à l’autre ont un coût cognitif. C’est une piste cohérente avec la fatigue cognitive relevée par l’étude. En revanche, l’idée qu’il suffirait que le téléphone soit posé sur la table pour réduire nos capacités (l’effet « brain drain ») est fragile : une méta-analyse de 56 études ne retrouve qu’un petit effet sur la mémoire de travail, et aucun sur les autres fonctions (Parry, 2024). C’est l’usage, plus que la présence, qui compte.

3. L’évitement émotionnel. Le smartphone est un outil de régulation immédiate : il soulage l’ennui, l’anxiété ou une pensée pénible en quelques secondes. Ce soulagement renforce le geste, et la difficulté de fond n’est jamais traitée. Les thérapies d’acceptation et d’engagement (ACT) décrivent précisément ce piège de l’évitement expérientiel. Il explique aussi pourquoi la causalité tourne souvent en cercle : la détresse pousse vers l’écran, et l’écran entretient la détresse.

Réduire son usage : ce que montrent les essais randomisés

Les essais randomisés, qui peuvent établir un lien de cause à effet, vont dans le même sens que l’étude française : réduire son usage améliore l’humeur, l’anxiété, l’attention et le sommeil en quelques semaines.

Étude Participants Intervention Résultat principal
Castelo et al., 2025 467 adultes nord-américains, âge moyen 32 ans Internet mobile bloqué 2 semaines (appels et SMS conservés) Temps d’écran de 314 à 161 min/jour ; santé mentale améliorée chez 70,5 % des participants ; gain d’attention soutenue équivalent à environ 10 ans de déclin lié à l’âge
Brailovskaia et al., 2023 619 adultes allemands 1 semaine : arrêt complet ou 1 heure de moins par jour Baisse des symptômes dépressifs et anxieux ; effets plus durables dans le groupe « une heure de moins », qui utilisait encore son téléphone 45 min de moins par jour 4 mois après
He et al., 2020 38 étudiants dormant mal Pas de téléphone dans les 30 minutes avant le coucher, 4 semaines Endormissement plus rapide, sommeil plus long et de meilleure qualité, moins d’activation au coucher, humeur positive améliorée

Deux enseignements pratiques en ressortent. D’abord, il n’est pas nécessaire de renoncer au smartphone : réduire suffit, et tient mieux dans la durée. Ensuite, la réduction est difficile à tenir : dans l’essai de Castelo, seuls 25,5 % des participants ont maintenu le blocage au moins 10 jours sur 14, mais même les autres en ont tiré un bénéfice.

Ces essais ont leurs limites : participants volontaires et motivés, durées courtes, effet d’attente possible. Ils restent les meilleures données causales disponibles chez l’adulte.

En pratique : sept leviers pour un usage plus sain

L’objectif n’est pas l’abstinence mais un usage choisi plutôt que subi. Voici les leviers que je propose en consultation, du plus simple au plus profond.

  1. Mesurer avant de changer. Consultez le temps d’écran réel de votre téléphone sur une semaine. Notre estimation spontanée est presque toujours fausse.

  2. Sortir le téléphone de la chambre. Rechargez-le dans une autre pièce et reprenez un réveil classique. C’est la mesure la plus rentable pour le sommeil.

  3. Instaurer un sas avant le coucher. Pas d’écran dans les 30 à 60 minutes qui précèdent l’extinction des feux : lecture papier, respiration, étirements.

  4. Viser une heure de moins par jour. Plus réaliste qu’un sevrage total, et d’effet plus durable.

  5. Bloquer sur des plages fixes. Repas, soirée, première heure de la journée : le mode Concentration ou une application de blocage décide à votre place, ce qui épuise moins la volonté.

  6. Faire le tri dans les notifications. Ne gardez que celles qui viennent de personnes ou qui sont réellement urgentes ; supprimez les applications que vous ouvrez par réflexe de l’écran d’accueil.

  7. Remplacer, pas seulement retirer. Dans l’essai de Castelo, les bénéfices passaient en partie par le temps regagné : voir des proches, bouger, être dehors, mieux dormir. Prévoyez ce que vous ferez du temps libéré.

Un exercice issu de l’ACT complète ces leviers. Avant de déverrouiller l’écran, marquez une pause de trois respirations et demandez-vous : « qu’est-ce que je cherche à ne pas ressentir, là, maintenant ? » Laisser l’envie monter puis redescendre, sans y céder, l’affaiblit progressivement.

Quand consulter

Réduire son temps d’écran ne remplace pas un soin quand une difficulté de fond s’est installée. Un avis médical est utile dans les situations suivantes :

  • vous avez essayé de réduire plusieurs fois, sans y parvenir, malgré des conséquences sur le travail, le couple ou le sommeil ;
  • vous dormez mal au moins trois nuits par semaine depuis plus de trois mois ;
  • une tristesse, une perte d’intérêt ou une anxiété persistent depuis plus de deux semaines ;
  • le téléphone est devenu votre principal moyen de calmer une émotion difficile.

Au cabinet, l’usage du smartphone est rarement le problème isolé ; c’est souvent la partie visible d’une anxiété, d’une humeur dépressive ou d’une insomnie. La prise en charge cible donc la cause : TCC de l’insomnie, traitement de référence de l’insomnie chronique ; thérapie d’acceptation et d’engagement pour sortir de l’évitement ; prise en charge de l’anxiété. Pour faire un premier point, vous pouvez évaluer votre niveau d’anxiété en quelques minutes.

Si vous avez des idées suicidaires, appelez le 3114, numéro national de prévention du suicide, gratuit et joignable 24 h/24, ou le 15 en cas d’urgence.

Questions fréquentes

Le smartphone rend-il dépressif ?

L’étude CNRS–PRO BTP montre une association, pas une cause. Les essais randomisés suggèrent qu’une réduction d’usage améliore l’humeur ; mais la détresse pousse aussi vers l’écran. Les deux sens coexistent souvent.

Combien de temps d’écran par jour est raisonnable pour un adulte ?

Aucun seuil n’est validé. Plus qu’un chiffre, observez les effets sur votre sommeil, votre concentration et votre humeur. Réduire d’une heure par jour a déjà montré un bénéfice.

Faut-il faire une « détox digitale » ?

Ce n’est pas nécessaire. Une réduction ciblée donne des résultats au moins comparables et tient mieux dans la durée qu’un arrêt total.

Le mode nuit suffit-il pour bien dormir ?

Non. Il réduit l’exposition lumineuse, mais ne règle ni le temps pris sur le sommeil ni l’activation mentale liée aux contenus. Mieux vaut poser le téléphone hors de la chambre.

Pourquoi les jeunes adultes semblent-ils plus touchés ?

Ils utilisent davantage leur téléphone : 10,9 % des 18-25 ans ont un usage élevé, contre 2,8 % des plus de 65 ans. C’est aussi l’âge où débutent souvent les troubles anxieux et dépressifs. L’étude ne permet pas de départager ces deux explications.

Sources

  • Observatoire Santé PRO BTP, CNRS, INCC. Smartphone : santé mentale, sommeil, concentration… Quels effets chez les adultes ? Communiqué de presse, 29 septembre 2026. observatoire-sante-probtp.com
  • Brailovskaia J, Delveaux J, John J, Wicker V, Noveski A, Kim S, Schillack H, Margraf J. Finding the « sweet spot » of smartphone use: Reduction or abstinence to increase well-being and healthy lifestyle?! An experimental intervention study. Journal of Experimental Psychology: Applied, 2023;29:149-161. doi:10.1037/xap0000430
  • Castelo N, Kushlev K, Ward AF, Esterman M, Reiner PB. Blocking mobile internet on smartphones improves sustained attention, mental health, and subjective well-being. PNAS Nexus, 2025;4(2):pgaf017. doi:10.1093/pnasnexus/pgaf017
  • Exelmans L, Van den Bulck J. Bedtime mobile phone use and sleep in adults. Social Science & Medicine, 2016;148:93-101. PubMed 26688552
  • He JW, Tu ZH, Xiao L, Su T, Tang YX. Effect of restricting bedtime mobile phone use on sleep, arousal, mood, and working memory: a randomized pilot trial. PLoS ONE, 2020;15(2):e0228756. doi:10.1371/journal.pone.0228756
  • Parry DA, Davidson BI, Sewall CJR, Fisher JT, Mieczkowski H, Quintana DS. A systematic review and meta-analysis of discrepancies between logged and self-reported digital media use. Nature Human Behaviour, 2021;5(11):1535-1547. doi:10.1038/s41562-021-01117-5
  • Parry DA. Does the mere presence of a smartphone impact cognitive performance? A meta-analysis of the « brain drain effect ». Media Psychology, 2024;27(5):737-762. doi:10.1080/15213269.2023.2286647

Pour aller plus loin : les écrans chez l’enfant et l’adolescent ; économie de l’attention et TDAH ; co-évolution humain-IA.